Pourquoi?

Qu’avons-nous à apprendre du moment présent ? 

« Carpe diem, quam minimum credula postero », approximativement « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». D’où nous vient cette citation ? Elle est tirée des vers latins du poète Horace et prend la source de son inspiration dans l’épicurisme et le stoïcisme. Traduite à tort par « profite du jour présent » et comprise comme une incitation à l’hédonisme, et donc à la démesure – à l’hybris -, elle est en réalité une ode à la recherche du plaisir ordonné, raisonné, qui atteint son point d’équilibre à égale distance entre l’absence et l’excès de plaisir. C’est, en somme, une philosophie épicurienne qui cultive l’art de vivre avec plaisir sous la contrainte de la discipline – trouver son bonheur malgré la contrainte, ou même dans la contrainte, voire grâce à elle – et sous l’égide d’une certitude absolue qui est que le futur est imprévisible et que tout est voué à disparaitre – et, ce faisant, que le moment présent est le seul dont on dispose jusqu’à sa mort.

Si le moment présent n’a rien d’autre à nous enseigner que ce qu’il est déjà, s’il ne peut que s’offrir lui-même sans jamais rien promettre d’autre, peut-il nous enseigner quoi que ce soit que nous ne sachions déjà ?

Oui, d’abord parce que savoir que l’instant présent est la seule temporalité qu’il nous soit donnée de vivre en continu pour le restant de nos jours, ce n’est pas la même chose que de le comprendre métaphysiquement. Pourquoi ? Peut-être parce qu’accepter l’idée de notre propre finitude et intégrer la certitude de notre propre mort à venir est un processus difficile qui engendre, dans la conception psychanalytique, un mécanisme de défense inconscient et spécifique, désigné par le terme d’angoisse de mort. Demain n’arrivera pas nécessairement, et pour comprendre profondément cette pensée, il faut parfois avoir vécu, ressenti dans son corps cette issue possible, cette éventualité : mon corps, comme il est capable de me faire vivre chaque jour, est aussi capable de s’arrêter de fonctionner subitement. Ce qui signifie que notre vie n’est le résultat d’aucune nécessité, sinon nous ne mourrions pas ; bannissons donc de notre vocabulaire les « il faut », « je dois » et autres impératifs catégoriques qui, bien souvent, nous subtilisent le temps présent sous couvert de promesses pour l’avenir. En revanche, si notre vie n’est pas le résultat d’une nécessité, elle est celui d’un choix, notre choix de vivre, qui se traduit mathématiquement par la seule temporalité que nous soyons matériellement en mesure de « saisir » : le présent. En effet, lorsque nous nous projetons dans le passé ou dans le futur, nous nous projetons en réalité dans un espace-temps imaginaire, car notre souvenir évoque ce qui n’existe plus et notre anticipation invente ce qui n’existe pas encore. Puisque nous ne pouvons choisir ce qui n’existe pas, nous sommes déterminés dans notre condition d’humains, consciemment ou non, à choisir dans le présent. Ce qui nous amène à une autre constatation : chaque moment à venir est fait de la multitude de choix accomplis dans le moment présent, comme chaque fait passé, au moment où il a été présent, a influencé le moment présent à venir. En somme, la seule façon de donner une direction au cours des évènements – si tant est que ce soit possible –, c’est de le faire dans l’instant présent. 

Une fois acquise la certitude que le présent seul existe pour une conscience humaine, il faut ensuite pouvoir accepter du moment présent la contrainte forte qu’il nous impose. Nous pourrions en fait l’envisager comme une discipline exigeante, celle d’un soin, d’une attention particulière et d’une façon d’être au monde – présent. Cette posture n’est pas aussi évidente qu’il y parait, ce qui explique que des disciplines comme le yoga et la méditation ne soient pas toujours simples d’accès. Ce que nous cherchons à atteindre lorsque nous méditons, par exemple, c’est un niveau de concentration tel qu’il nous permette une détente absolue : voyez la contradiction, se concentrer pour se détendre. Autrement dit, être si réceptif à l’immédiateté de notre corps, de nos sensations, de nos émotions, que nous sommes en quelque sorte capables de les dépasser par l’acceptation. Qu’est-ce à dire, exactement ? Et si ce processus d’acceptation n’était qu’un travail de conscientisation du temps présent ? Et si le réel chemin d’une culture de la paix intérieure devait passer par un entendement métaphysique de la magie absolue du cadeau de la vie, qui n’est à la fois que contrainte et qui tire en même temps sa puissance du fait qu’elle est contrainte. En une formule : grâce à la contrainte, la vie ! Et grâce à la contrainte, donc, l’instant présent. Ce que nous projetons dans le passé ou l’avenir nous sert la plupart du temps à fuir la contrainte que nous impose le présent (en effet, dans une temporalité qui n’existe pas, nulle contrainte). Mais si la contrainte est à la source de la puissance même de la vie, si elle en est une condition absolue, de la même façon que la mort – comme contrainte – est une condition absolue de la vie, alors à quoi bon fuir ? Dans quel objectif ? Pour fuir la vie et sa puissance dans ce qu’elle a de contraignant et bien souvent de magique ? Mais qui n’est jamais allé de Charybde en Scylla pour finalement découvrir un trésor caché révélé par une difficulté momentanée de l’existence ? En tant qu’êtres humains, nous  avons la tâche, la responsabilité morale de veiller à la qualité de notre plaisir, de notre bonheur ou de nos désirs, quels que soient nos objectifs, dans l’instant qui nous est offert et nul autre, car compter sur une autre temporalité que celle qui s’offre à nous pour les voir se réaliser, c’est courir après un monde sans vie, un royaume des morts d’où toute contrainte serait abolie – et avec elle tout plaisir. Toute la contradiction réside dans notre aptitude à accepter du moment présent qu’il soit à jamais éphémère et pourtant accessible à chaque instant. 

Accueillons la contradiction et la contrainte, mortels impuissants que nous sommes, et ce faisant, avançons vers la lumière. 

Quand?

Quand mettre à l’œuvre cette leçon du carpe diem ? Il suffirait presque de répondre : « dans l’instant présent » pour conclure cette réflexion, mais nous allons un peu développer. Dès que faire se peut est une réponse plus juste : chaque fois que nous sentons pouvoir saisir un moment particulier, l’auréoler de notre joie, de notre rire, de notre émotion ou de notre conscience, appliquons-nous à le faire, et avec sérieux. C’est un travail très important qui nécessite rigueur et patience. Il faut pouvoir accepter le moment qui vient, avec la rudesse ou la douceur qu’il contient, de manière à se connecter avec ce qui nous entoure, sans jugement, à distance de l’anticipation et du regret. Chaque instant est unique, ainsi chaque nouvelle douleur qui survient ne ressemble exactement à aucune autre, de la même façon que chaque nouveau bonheur est toujours un peu inédit. Lorsque nous acceptons de vivre dans le moment présent, d’embrasser ce qui se présente à nous, nous obéissons en secret à une maxime de Nietzsche : « Amor fati », « l’amour du destin », un amour du devenir et du chaos que constitue la réalité. Pour apprendre à aimer ce devenir, quel qu’il soit, et malgré ses promesses de malheur, celui qui porte en lui l’Amor fati se débarrasse du fatalisme et d’un nihilisme du « à quoi bon ? » pour accéder à la volonté de puissance. Il élargit son champ de vision et passe d’un rejet de l’existence par l’absurde à l’affirmation d’un réel qui est devenu sien, qu’il a embrassé, y compris dans ce qu’il peut avoir de chaotique et d’horrifiant. Tout le malheur de l’homme est alors soluble dans l’Amor fati, qui, bien loin de le rendre étranger au monde, le réconcilie avec le réel et avec son agent désigné : le temps présent. 

Quand nous nous réjouissons dans la difficulté, c’est là, peut-être, que nous pouvons éprouver avec le plus de pertinence que nous sommes au monde dans la plus sûre adéquation au présent. 

Comment?

La lecture de la philosophie est un excellent moyen pour apprendre à vivre dans le présent. Les thématiques du Temps, du Destin, de l’Absurde, de la Liberté et de la Mort peuvent être de grandes sources d’inspiration. Des auteurs tels que Nietzsche, Camus, Alain ou de nos jours Comte-Sponville sauront vous guider dans l’appréhension de ces notions philosophiques. 

La méditation ainsi que le yoga (méditation en mouvement) constituent également des remèdes très efficaces contre le mal du présent. Passer par le corps plutôt que par la rationalisation cérébrale peut favoriser un lâcher prise très bénéfique pour la santé mentale. 

Une vie calme et une attention quotidienne apportée à votre bien être en général, par votre rythme de sommeil, votre alimentation, votre activité physique, votre relationnel, peuvent vraiment améliorer votre capacité à vous centrer sur vous-mêmes et à vous sentir en phase avec les évènements. 

Enfin, et parce qu’apprendre à vivre le moment présent le plus complètement possible est l’un des exercices les plus difficiles qui soit, l’échange et la conversation avec un professionnel de santé – un psychologue, un médecin traitant avec qui vous vous entendez bien, un kinésithérapeute… –, une personne avec qui vous avez une proximité spirituelle ou intellectuelle – un ami, un membre de la famille, une personne religieuse, une connaissance qui aime écrire, réfléchir ou pratiquer la méditation… – ou avec vous-mêmes – par l’écriture, par toute forme d’expression artistique en général et par le sport – sont vivement encouragés. 

« Ma formule pour la grandeur de l’Homme, c’est Amor fati. Il ne faut rien demander d’autre, ni dans le passé ni dans l’avenir, pour toute éternité. » Nietzche