• Pouvez-vous vous présenter rapidement : qui êtes-vous, quel a été votre parcours et où en êtes-vous aujourd’hui ?

Je suis Caroline Intrand et je suis juriste de formation. J’ai d’abord commencé par faire du droit des sociétés et des affaires, puis j’ai poursuivi en droit de l’homme et plus spécifiquement dans les problématiques de migration, notamment en travaillant en collaboration avec des ONG ou encore des organisations internationales. 

Peu à peu, je me suis retrouvée confrontée dans l’exercice de ma profession à des croyances, des blocages intérieurs et des projections sur les étrangers, m’empêchant parfois de mener ma mission comme je l’entendais.  

« Sois le changement que tu veux voir dans le monde ». Cette citation de Gandhi m’a alors inspirée à évoluer professionnellement. A ce moment-là, j’ai décidé d’entamer un gros travail sur moi-même, par l’intermédiaire d’une formation en psychothérapie en Belgique, qui utilisait notamment une approche Rogérienne et humaniste, c’est-à-dire non directive de l’entretien, ainsi qu’un outil de thérapie énergétique, l’EFT (Emotional Freedom Techniques), alliant une double action sur les cerveaux cognitifs et limbiques, pour influencer positivement la régulation du système nerveux. Je me suis ensuite formée à l’Internal Family System (IFS – Richard Schwartz) et à l’Intelligence Relationnelle (IR – François Le Doze). 

Aujourd’hui, j’ai des patients depuis 5 ans et je travaille à temps plein depuis 3 ans, via une coopérative d’entrepreneurs indépendants. 

  • Pourquoi avez-vous choisi la voie de psychothérapeute ?

Choisir cette voie m’a permis d’entrer dans un processus de transformation personnelle, parce que j’ai personnellement décidé de m’engager dans une thérapie.  

Le concept de thérapie avec lequel je travaille aujourd’hui, et que j’ai personnellement expérimenté en tant que patiente, envisage que notre psychisme est constitué de « parts » ou « sous personnalités » qui ont des croyances et des émotions, et que ceci a un écho dans le corps. 

Autrement dit, ce que je ressens est un écho de ce que je crois et une thérapie focalisée sur mon système intérieur est susceptible de me permettre de me délester de la charge négative contenue dans certaines de mes parts en passant par le biais du corps, c’est-à-dire en m’aidant à voir les parts blessées de moi-même. C’est notamment ce que propose l’IFS (Internal Family System), puisqu’elle est basée sur une systémique intérieure, avec un « Soi » intérieur. L’idée est d’amener le patient à voir que chacune de ses sous personnalités a une intention positive à son égard et de leur offrir, en les approchant en conscience, une place harmonieuse. En définitive, nous ne sommes pas obligés de nous identifier à ces parts-là de nous-mêmes, car nous avons la possibilité de nous libérer de leur influence et d’en devenir témoins bienveillants. Pour cela, il faut commencer par être en sécurité et mon travail consiste à opérer sur la régulation du système nerveux en premier lieu.

Par ailleurs, de mon parcours est née une motivation forte au changement dans le monde, qui passerait nécessairement par un changement intérieur, mon propre changement. Si je me pacifiais, en évoluant vers une profession dans laquelle je trouverais davantage de sens, alors seulement je parviendrais à pacifier autour de moi. Effectivement, les patients viennent nous mettre en face de nous-mêmes en permanence. Le travail du psychothérapeute consiste à s’ouvrir pour se rendre capable de gérer le mieux possible la problématique du patient. Il est arrivé que je ne me sente pas prête à accueillir un patient avec une problématique particulière, et que je lui dise de revenir un an plus tard, au moment où je serais capable de le prendre en charge. Pour l’anecdote, il est d’ailleurs arrivé qu’une patiente revienne véritablement un an plus tard, et elle comme moi avions finalement évolué, ce qui a facilité la thérapie. 

  • Avez-vous une (plusieurs) spécialité(s) ? Si oui, pourquoi avoir choisi celle(s)-ci en particulier ? 

J’accompagne des adultes à partir 18 ans, mais sans thématiques spécifiques, donc dans une approche pluridisciplinaire. Mes patients ont potentiellement des problématiques diverses ; il arrive cependant que je rencontre certaines limites dans l’application thérapeutique, notamment dans le cas de certains troubles psychiatriques.

Mon approche, consistant d’abord en une régulation du système nerveux, s’avère d’une grande utilité auprès d’un public de patients rencontrant des troubles de l’attachement et du développement. En effet, puisqu’ils vivent la plupart du temps une souffrance psychique qui reste cloisonnée à l’espace mental, et dont les répercussions se font notamment sentir dans la sphère relationnelle, il peut être intéressant pour eux d’entrer dans la Co régulation du système nerveux selon la Théorie Polyvagale de Steve Porges, une thérapie qui a vocation à soulager et à traiter le stress, l’anxiété et les traumatismes à travers le corps. On a remarqué qu’il apparait un lien entre addictions et troubles de l’attachement ; en effet, un trouble de l’attachement survient dans l’enfance lorsqu’il y a carence affective. Or, par définition, l’addiction est l’expression de l’activation d’un mode compensatoire qui a trouvé satisfaction dans la prise répétée d’un produit ou la régularisation d’un comportement nocif quelconque. Chez ces patients-là, on s’attend donc à observer une compensation à une carence affective particulière par l’addiction. Le TPV est donc généralement très pertinente dans le cas de grosses addictions, où la carence affective est telle qu’il devient difficile de ne pas prendre en compte, dans le processus de guérison, là où se répercute le trauma : le corps (parce qu’il a manqué de certaines marques d’attentions physiques et affectives). L’outil qui est utilisé ici est celui de l’intelligence Relationnelle qui entre autre fait la synthèse entre approche IFS et TPV. En rétablissant une certaine connexion relationnelle, en l’occurrence à travers le psychothérapeute, par la régulation du système nerveux, on permet à cette part de soi blessée/traumatisée de retrouver une sécurité, parce qu’on a créé une nouvelle association dans le cerveau entre cet espace et un sentiment de sécurité. 

Bien entendu, dans le cas d’une addiction à une substance trop nocive par exemple, je n’hésite pas à travailler en lien avec addictologue spécialiste. 

  • Que pensez-vous du paradigme actuel de la psychologie ? Suivez-vous un courant ou une méthode en particulier ? (psychanalyse, thérapies cognitivo-comportementales, EMDR, hypnose, coaching…) 

L’IR s’inscrit dans une approche neurobiologique, et plus précisément dans une approche polyvagale du système nerveux. 

Lorsque je rencontre un patient, je commence d’abord par une anamnèse (historique) de ses difficultés, pour mieux comprendre qui il est et ce qu’il a vécu, et je lui explique comment la thérapie va se dérouler. Nous commençons la séance en nous asseyant face à face, puis, si son système l’accepte, j’amène mon patient à essayer de se connecter à ce qui est douloureux en lui, à entrer progressivement dans un dialogue avec les parties blessées de lui-même, tout en se distanciant. L’objectif est d’inviter cette présence, ce substrat émotionnel, à une co-régulation en réinjectant de la sécurité là où il en manque. J’effectue une forme de holding ou handling, notamment en posant mes mains dans le dos du patient, sur ses épaules, en lui prenant les mains… C’est un holding qui recalibre, qui permet à la fois de devenir présent à la dérégulation opérée dans l’enfance et qui donne une nouvelle information, une information différente et réparatrice. 

  • Pensez-vous que les psychologues ont à gagner à travailler avec des professionnels de santé d’obédiences diverses ? (médecins, infirmières, kinés…) 

Evidemment ! Je pense d’ailleurs que le personnel hospitalier aurait à gagner à travailler en collaboration avec les psychologues et psychothérapeutes, parce qu’ils ont matière à apporter en termes de gestion d’émotions, de limites, de communication non violente, d’accompagnement, et même de rythme dans le soin (savoir s’arrêter, savoir poser une respiration…).  

La collaboration est donc pour moi un avantage absolu et apparait même comme essentielle d’une certaine façon, parce que le psy a besoin de savoir qu’il est entouré d’une équipe, notamment dans les cas psychiatriques qui nécessitent une prise en charge médicamenteuse. Les compétences des professionnels de santé, aussi diverses soient elles, ont tout à gagner à s’échanger parce qu’elles sont complémentaires la plupart du temps. 

  • Quel conseil donneriez-vous à un jeune entre 18 et 25 enétat de souffrance psychique ? Comment distinguer dans le passage à l’âge adulte de l’adolescent ce qui relève des difficultés normales de ce qui est pathologique ? 

Il faut réagir à partir du moment où des émotions négatives s’installent dans votre système de façon continue (tristesse, idées sombres, colère, isolement). Si ces émotions s’installent même une semaine, ce n’est pas OK. Il peut arriver de se sentir mal une journée, mais une semaine, c’est un signal d’alarme. Je dirais également qu’il ne faut pas rester seul avec son mal-être, qui ne passe pas nécessairement de lui-même (ex : dépression, addiction…) ; il est donc important de se poser des questions sur l’impact que celui-ci a sur notre quotidien. Demander de l’aide n’a rien à voir avec le fait d’être faible et il est très tentant d’essayer de s’en sortir seul quand on se sait fort. Mais si nos blessures proviennent des relations, nous aurions tort de nous priver de l’autre pour guérir de nos souffrances, parce que l’autre fait directement parti de notre problématique, et comme nous avons souffert par lui, nous avons besoin de lui pour aller mieux ; cette fois-ci, il s’agit simplement d’une altérité différente, celle du psychothérapeute. Il faut d’ailleurs savoir que nous sommes des êtres relationnels : le bébé en est le meilleur exemple, puisqu’il se construit directement dans les multiples contacts qu’il établit avec son environnement, et même l’Hermite, à sa façon, est en relation à un autre, dans son cas à une transcendance. Avoir fait le pas pour se faire aider, c’est déjà avoir fait 50% du chemin et prendre la courageuse décision de s’ouvrir au regard bienveillant de l’autre. Si la psychothérapie ne vous convient pas, il existe un certain nombre d’alternatives (en passant par le corps par exemple).

La santé mentale est un soin nécessaire, peu importe les chemins qu’il nous fait prendre. Il s’agit de ne pas être seul pour rencontrer ses démons et pour les dépasser.